La ferme de Jean-Michel, À propos d’une hétérotopie Saint-Poloise

Lors du chantier de fin septembre 2018, moment de rentrée destiné à penser l’avenir des projets En Rue sur le quartier Guynemer / Jean Bart à Saint-Pol, la perspective de création d’une ferme pédagogique est mise en discussion par Nabyl. L’idée, déjà évoquée auparavant, est très largement renforcée par un récent échange entre Nabyl et Jean-Michel, habitant de Guynemer / Jean Bart qui s’est bricolé une petite ferme en périphérie du quartier, sur une parcelle de jardin d’une ancienne maison de la cité des cheminots. Nous rencontrons Jean-Michel au club de prévention et il nous invite à venir visiter sa petite ferme-jardin un peu plus tard dans l’après-midi.

Lorsque nous découvrons son œuvre-jardinée, faite de poules, de lapins géants et de tout un ensemble de légumes, dont plusieurs d’entre nous auraient bien du mal à trouver le nom, il m’est venu à l’esprit une notion forgée par Michel Foucault à la fin des années 60 : l’hétérotopie. Il m’a semblé, en observant la ferme de Jean-Michel, petit bout de jardin résistant entre deux utopies déchues (la cité-jardin et le grand ensemble), qu’il s’agissait d’une hétérotopie.

Je ne suis pas certain de la pertinence du cadre conceptuel que je propose mais, puisque cette notion m’est venue spontanément et que je n’ai pas le temps de me plonger dans la très large littérature qui s’est développée autour de ce terme, je vais simplement exposer ce qui, dans le jardin de Jean-Michel, a pu susciter l’apparition de cette notion.

Michel Foucault appelle hétérotopie les « utopies qui ont un lieu précis et réel, un lieu qu’on peut situer sur une carte ; des utopies qui ont un temps déterminé, un temps qu’on peut fixer et mesurer selon le calendrier de tous les jours ».[1] Ces lieux représentent pour lui des contre-espaces, des « contestations mythiques et réelles de l’espace où nous vivons ».[2] Si, dans le petit bout de jardin de Jean-Michel, le concept d’hétérotopie m’est si facilement venu à l’esprit, c’est probablement parce que Foucault lui même voyait dans le jardin l’exemple le plus ancien de l’hétérotopie :

« Peut-être le plus ancien exemple d’hétérotopie serait-il le jardin, création millénaire qui avait certainement en Orient une signification magique. Le traditionnel jardin persan est un rectangle qui est divisé en quatre parties, qui représentent les quatre éléments dont le monde est composé, et au milieu duquel, au point de jonction de ces quatre rectangles, se trouvait un espace sacré : une fontaine, un temple. Et, autour de ce centre, toute la végétation du monde, toute la végétation exemplaire et parfaite du monde devait se trouver réunie. Or, si l’on songe que les tapis orientaux étaient, à l’origine, des reproductions de jardins – au sens strict, des “jardins d’hiver” –, on comprend la valeur légendaire des tapis volants, des tapis qui parcouraient le monde. Le jardin est un tapis où le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique et le tapis est un jardin mobile à travers l’espace. »[3]

 

 

La ferme-jardin de Jean-Michel, c’est un espace autre, une autre proposition, une autre possibilité à partir de laquelle nous pourrions penser un nouveau scénario. Il y a encore quelques jours, pour beaucoup d’entre nous, cet espace n’existait pas dans la cartographie mentale que nous avions du quartier. Il y a fort à parier que cet espace n’est pas la seule hétérotopie ; il y en aurait encore beaucoup d’autres à découvrir à Saint-Pol. Une hétérotopie peut épouser des formes variées, ce peut être un banc, un balcon, un bout de trottoir, un abri de bus, un chemin de traverse, une butte, une maison abandonnée, un hall, un terrain de jeu… Ce qui donne à ces espaces leur caractère hétérotopique c’est avant tout la signification qu’une personne ou un groupe leur attribue, les histoires qui s’y déroulent, les savoirs et savoir-faire qui s’y développent. Foucault nous dit, par exemple, que le lit des parents devient pour les enfants une hétérotopie puisque « c’est sur ce grand lit qu’on découvre l’océan, qu’on peut y nager entre les couvertures ; et puis ce grand lit c’est aussi le ciel, puisqu’on peut y bondir sur les ressorts ; c’est la forêt, puisqu’on s’y cache ; c’est la nuit puisqu’on y devient fantôme entre les draps ; c’est le plaisir, enfin, puisque, à la rentrée des parents, on va être puni ».[4]

Si les enfants ont de grandes facilités à créer des hétérotopies, les adultes aussi ont besoin de s’en forger. Jean-Michel a récupéré une petite parcelle de pelouse à l’arrière d’une des maisons de la cité des cheminots, il y a quelques années. Ce n’était au départ rien d’autre qu’une parcelle. Ce qui fait de cet espace une hétérotopie, c’est ce que Jean-Michel en a fait, c’est ce que l’on ressent quand, en s’éloignant de quelques centaines de mètres du quartier, on entre dans cet espace comme dans un autre monde, et puis c’est aussi, et surtout, ce que l’on arrive à penser quand, quittant ce lieu, on revient vers le quartier.

 

Pourrait-on alors imaginer une politique de rénovation urbaine qui se pense à partir de ces espaces hétérotopiques ?

 

Aujourd’hui, la ferme de Jean Michel se situe dans l’angle mort de la rénovation urbaine, dans un territoire invisible que les cartographies et diagnostics de la « politique de la ville » auraient bien du mal à percevoir.

Ne pas voir ces hétérotopies, ou refuser de les voir, c’est les exposer au risque qu’elles disparaissent purement et simplement lors d’une rénovation. Demain, une route pourrait, par exemple, venir recouvrir l’hétérotopie de Jean-Michel, venant gommer l’hypothèse que nous propose ce contre-espace. Lorsque la « politique de la ville » s‘attaque à la rénovation d’un quartier, elle ne prend pas suffisamment le temps de porter un regard égalitaire sur l’ensemble de ces espaces de vie.

Ainsi, les politiques urbaines rejouent bien souvent dans ces quartiers des formes d’impérialisme qui agissent par « épistémicide », c’est-à-dire qui, au nom d’un savoir dominant, viennent effacer d’autres savoirs et savoir-faire (dominés). L’histoire des grands ensembles et de la modernisation est emblématique de cette manière de faire. Les politiques de rénovation urbaine reproduisent cette histoire avec des croyances et des idéologies quelque peu différentes (mixité sociale, désenclavement, résidentialisation…) mais avec une méthode similaire.

Ici, les hétérotopies éveillent d’autres imaginaires possibles…

 

 

[1] Michel Foucault, Le corps utopique. Les hétérotopies. Nouvelles Éditions Lignes, 2009, p. 23.

[2] Ibid., p. 25.

[3] Ibid., p. 29.

[4] Ibid., p. 25.

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