Un « lieu » se bâtit (aussi) avec des mots

Pour Salem, en amitié de mots.

Le vendredi 19 juillet 2019, le collectif En Rue a pris possession, dans le quartier Jean Bart / Guynemer à Saint-Pol, du bâtiment que la Collectivité a mis à sa disposition. L’édifice accueillait il y a encore quelques années les logements de fonction des instituteurs et institutrices de l’école voisine. Il s’étage sur trois niveaux : un hall d’entrée avec une grande pièce attenante en rez-de-chaussée et deux étages réservés aux appartements. Deux grands garages complètent le bâtiment. Le « lieu » – nommé affectueusement « le cube » en raison de la forme au carré du bâti – dispose d’un espace goudronné sur le devant, permettant d’accéder à la cours de l’école, mais très peu passant, et, à l’arrière, d’un espace en herbe, avec deux jolis pins qui lui donnent, par temps ensoleillé, un air du Sud.

Même si le bâtiment est familier dans le paysage du quartier, car situé en immédiate proximité de l’école, peu de personnes avaient eu l’occasion d’y entrer. Le collectif En Rue a fait une première reconnaissance des lieux au mois d’avril, alors que la négociation avançait positivement avec la municipalité.

Lors de cette première visite, les yeux étaient en fête. Les corps se mouvaient. Pénétraient dans une pièce, en quittaient une autre. Se penchaient à une fenêtre. Remontaient d’un étage. Les regard étincelaient le lieu. Les yeux déplacent les cloisons. Les yeux peignent les sols et les murs. Les yeux voient au-delà des murs. Les yeux amènent à réalité ce qui n’existe pas (encore). Le « rêve éveillé » est le premier outil du bâtisseur. Un lieu se bâtit avec le regard.

Mais un lieu se bâtit aussi avec des mots

Lors du chantier En Rue de la mi-juillet, le « lieu » a été longuement parlé lors de réunions en fin de journée. Les mots ont pris place sur la terrasse, devant le local de la prévention spécialisée. Le « lieu » était physiquement éloigné. Les mots l’ont invité. Des mots éblouis de soleil. Des mots du dehors, au grand air. Parfois de grand vent. Les mots tempêtaient. Frissonnaient. Les mots s’énervaient. Parfois bruyants. Parfois murmurant. Des conciliabules à un bout de l’assemblée. Des tentatives de conciliation. Des apartés. Des franches rigolades. Des déclarations définitives, pour quelques minutes. Les mots esquissaient. Dessinaient. Le « lieu » était en construction. La cuisine solidaire. Les premiers menus. Les achats à faire. Leur prix. Les ateliers à mettre en place. Les portes à ouvrir et à fermer. Des artistes à inviter. La météorologie est devenue orageuse. Les mots ont frappé en rafales. Des trous d’air. Les mots de l’art, l’art des mots. Les mots processionnaires. Les mots de la conversation. Les mots parlent. Ne disent rien. Énervés. Apaisés. Les mots jonchent la terrasse. La nuit les balayera. En attente de la discussion du lendemain. L’apéritif se prépare.

Dans le Fanzine EnRue#0, Patrick a parlé des gisements de matériaux que constituent les dépôts des entreprises du bâtiment ou des Collectivités territoriales, des matériaux laissés de côté afin d’assurer des réparations éventuelles, des matériaux mis au rebut, des matériaux oubliés, des fins de stocks et des fins de rien, du déchet et du déclassé. « Gisements, nm : Espaces clos et gardiennés où vivent les MUD (Mobilier Urbain Déclas-sé) et les OUD (Objet Urbain Déclassé) disposés à être réemployés ».

Les mots ne demandent qu’à être réemployés. Certains viennent facilement en voix. D’autres se font désirer. Chuchotants. Discrets. Certains sonores. D’autres balbutiant. Espaces non clos et si peu gardiennés, les paroles se lâchent. Les phrases martèlent. Les mots bourdonnent. La discussion avance. Elle va, s’éloigne, se disperse. Elle revient. En vagues, par rafales. Un argument imprime. Une expression impressionne. Les arguments se heurtent, se contredisent. Ils frictionnent. Ils reniflent, se cherchent. Un équilibre. Une bonne sonorité. Un mot convainc. Une belle tournure. Ça accroche, ça prend, ça consiste, ça texture, ça nappe. La discussion relâche. Quelque chose est atteint. La discussion est suspendue. L’équilibre est léger. Chacun goûte le moment. Ce rien tiendra, ou pas. La conversation reprend. Ralentie. Languissante. Le cœur n’y est plus. Les mots se lassent. La discussion reprend demain.

Et c’est ainsi qu’En Rue bâtit (aussi) le « lieu »

Chaque expérience de vie est une expérience de mots. Les mots qui disent une passion. Les mots qui forgent le quotidien. Les mots de tous les jours. Les jours d’amitié, de travail, de souffrance, de colère. Les mots de n’importe quel moment, de n’importe qui et de n’importe quoi. Ces mots qui ont tant de mal à dire ce que l’on fait. Qui nomment si difficilement ce que l’on vit. Qui nous abandonnent si souvent. Si fugaces, si fuyants. Et pourtant ces mots que l’on n’abandonne jamais. Qui nous reviennent en voix. Les mots qui nous rattrapent au coin d’une table, auprès de l’établi, à l’angle d’une rue. Au cœur du chantier.

En Rue est un chantier en conversation. L’atelier se met en pause. La construction s’interrompt. Le geste est suspendu. L’outil est débranché. En Rue converse. En Rue s’assemble pour une discussion. Quelqu’un passe à proximité du chantier, s’approche, l’activité s’arrête pour l’accueillir. Quelques mots s’échangent. Un commentaire sur le travail en cours. Une formule d’encouragement. Un conseil technique. La personne poursuit son chemin. En Rue reprend sa tâche. En Rue invite à la conversation. Peut-être s’agit-il de sa meilleure « installation », un équipement de grande valeur qu’il contribue à développer, à vivifier, à stimuler dans la vie quotidienne du quartier. En Rue enquête les mots, éduque l’échange, habite la parole, usage l’argumentation, architecte la discussion. En Rue est un chantier de conversations. Il excelle dans cet art de vivre qui est un savoir commun, une « banalité », mais qui peut, parfois, faire défaut. Converser est l’affaire de tous, le savoir de chacun, mais il arrive que l’isolement et la fatigue, la surcharge de travail et l’envahissement des tâches quotidiennes le fassent oublier, le renvoient en arrière plan. Chacun passe son chemin. Personne n’a plus le temps. Le voisinage s’affaiblit. Converser est un geste ordinaire, mais il réclame pourtant notre attention. Il convient d’en prendre soin. Converser est une belle façon de voisiner. Quelque chose se dérègle, se défait, s’altère lorsque converser devient un geste qui fait exception.

Converser un « lieu » contribue à le bâtir

Les expériences de vie sont d’authentiques gisements de mots. Certains mots vivent avec nous, au jour le jour. D’autres se rapportent à un lointain passé. Un métier qui n’est plus exercé. Une pratique (musicale, sportive…) qui ne trouve plus le temps de se pratiquer. Des mots associés à un moment douloureux ou heureux, laissé en paix en arrière de soi. Des mots vécus dans une autre langue, désormais silencieuse. Des mots qui se glissent furtivement lorsque les mots d’aujourd’hui, les mots de la langue d’aujourd’hui, hésitent, renâclent, ne parviennent pas à exprimer ce que l’on veut dire. Des mots qui vivent uniquement pour soi, sans qu’ils prennent voix en famille, ou avec les voisins. Des mots regrettés car ils furent aimés et faisaient vivre du possible. Ces mots abandonnés après la perte d’un métier. Lorsqu’on quitte un pays, ou lorsqu’on abandonne la terre. Ces nombreux mots paysans encore en mémoire. Mais aussi ce langage du travail, propre aux communautés ouvrières, laissé parfois à l’abandon, comme peut l’être la Cité des cheminots à Saint-Pol. Les mots de l’école, des mots parfois incompris, douloureux en raison des nombreuses règles qui les enserrent, mais aussi des mots aimés. Des mots qui ont tracé une trajectoire ou non. Qui ont laissé des regrets. Des mots qui reviennent à la vie avec les enfants.

En Rue ouvre la voix à ces gisements de mots, qui sont avant tout des gisements d’expériences. En Rue a commencé par cartographier les savoirs et les savoir-faire présents dans le quartier. Autrement dit, En Rue s’est dès le début ouvert aux mots et aux parlés, à ces mots partagés « entre initiés » qui font connaître et reconnaître une compétence, à ces langages d’activité ou de métier qui font qu’une collaboration est possible, qu’un savoir-faire s’exerce à deux ou à plusieurs, en cuisine, au jardin, devant un établi, lors de l’utilisation d’un outil.

Les chantiers En Rue ouvrent les discussions, ouvrent à la discussion. D’autres espaces, d’autres initiatives, au contraire, ferment l’expression, filtrent et disqualifient les mots. Ils dissuadent les paroles, et intimident certains mots, souvent les mots du quotidien, les mots qui permettent de parler de la vie, de ce que l’on vit – les mots par lesquels les réalité arrivent à fleur d’expression. Ce parlé vif, à vif, vivant n’est pas dans le ton. Il fait désordre. Il crée du désordre. Il perturbe une bienséance. Les mots eux-mêmes sont frappés par le rapport de classe, par les rapports de qualification et disqualification. Certaines termes ont le droit de prendre part, d’autres non. Ces paroles sont renvoyées à un bruissement de fond. Elle ne font pas sens, ne font que « bruit ». Leur sens n’est pas reçu. Ces lieux de la disqualification nous sont familiers. Il s’agit de ces nombreuses réunions très institutionnelles où un langage « de classe » est hégémonique et décourage toute autre expression. Il s’agit des lieux réservés aux multiples expertises qui s’octroient la légitimité de parler de la vie des gens à leur place, et bien mieux qu’eux. Il s’agit de ce vice structurel de la démocratie participative. Comment les personnes peuvent-elles y participer si elles ne sont pas reconnues et respectées dans leur culture, et en premier lieu dans leur parlé ? Comment peut-il y avoir participation si les personnes sont disqualifiées au cœur de ce qu’elles expriment ? Comment participer si nos mot sont intimidés ? Comment participer si la situation nous dissuade de parler ? Comment participer si l’on sent que les mots que l’on emploie ne seront jamais les bons, que la vie dont on parle n’est pas celle qui est attendue ? Les mots ne sont jamais « comme il faut ». L’expression jamais dans le ton. Comment participer si les mots de la vie, de l’espoir, de la colère, de l’entraide, de la souffrance, du possible, de la révolte sont interdits de parole ?

Un « lieu commun » ne se bâtit pas avec des mots aseptisés. Sans vie. Hors la vie

Quand le « lieu » vient en discussion, sur la terrasse devant le local de la prévention spécialisée, sous un beau soleil de fin d’après-midi, très vite l’échange achoppe sur certains termes, se heurte à des mots. La parole grince, coince, crispe. Le « lieu » invite naturellement chacun à « participer ». Le mot est lâché. Que faire ? Qu’en faire ? Ils sont nombreux ces mots auxquels nous ne pouvons pas échapper et qui, pourtant, ne parviennent plus à restituer le sens que nous attendons d’eux. Nous les employons et pourtant nous savons qu’ils nous lâchent. Nous faisons appel à eux sans leur faire confiance. Ils représentent encore des passages obligés mais ils ne mènent nulle part. Ils arrivent dans la conversation mais ils empêchent plus qu’ils ne permettent. Nous leur insufflons un sens qu’ils ne parviennent plus à rendre. Ces mots ont été trop souvent trahis. Trop d’institutions les utilisent pour justement ne pas venir dire ce qu’ils sont pourtant sensés exprimer. La discordance devient violente. Quand un mot ne dit plus ce qu’il dit, alors il ne dit plus rien. Mais, pourtant, il continue à être dit, et souvent très bruyamment. Alors que faut-il faire ? Faut-il dresser la liste noire des mots mortifères, des mots traîtres ? Des mots qui tuent leur propre sens. Faut-il renoncer ? Est-ce que ce matériau (langagier) est désormais trop vicié pour nous aider à bâtir le « lieu » auquel nous aspirons, fait de participation et de collaboration ? Certains mots et expressions sont-ils irrécupérables ? Que faire ? Le marketing, la communication, le langage institutionnel, l’expertise sur-consomment les mots, épuisent la ressource, usent et abusent, et assèchent le sens. Les mots en sortent complètement lessivés, vidés, épuisés, débilités. Est-il possible de les ranimer ? Existe-il un service des urgences pour les accueillir et leur redonner une santé ? Faut-il avoir sous la main un défibrillateur à chacune de nos réunions ? Faut-il prévoir des perfusions de sens pour leur redonner un peu de couleur ? Faut-il pratiquer un bouche-à-bouche des mots, afin de leur insuffler un peu de vie ? Est-il possible de ranimer un mot comme « participation » ? Est-il possible de le ramener à la vie ? Que faire avec ces mots trop souvent humiliés ? Peut-on si facilement s’en passer ? Peut-on leur substituer un autre terme ? Est-ce toujours possible ? La créativité langagière rencontre aussi ses limites. Il n’est pas toujours possible d’inventer, et de forger une nouvelle locution. Et, puis, faut-il renoncer ? Faut-il abandonner définitivement certains mots à la communication et à l’expertise ? À l’adversaire. N’est-ce pas une désertion sur le terrain même de la langue ? Ne faut-il pas, au contraire, revendiquer fortement ces mots et rappeler qu’ils signent des contenus de sens auxquels nous sommes attachés. Participation. Collaboratif. Vivre ensemble. Projet. Évaluation… Sommes-nous prêts à déserter ces mots ? Nous reculons mot à mot, mot après mot, et nous laissons le champ libre à la communication et aux langages les plus institutionnels.

Si En Rue bâtit le « lieu » (aussi) avec des mots, alors le « lieu » fera politique (aussi) avec la langue

Pour un chercheur en sciences sociale, cette question est centrale dans l’exercice de son métier. Avec quels termes restituer nos observations ? Comment parler de ce que l’on perçoit et entrevoit ? À travers quels mots, nos analyses parviennent-elles à cheminer et rencontrer l’intérêt de nos interlocuteurs ? Dans quelle mesure notre langage crée les conditions d’une rencontre avec les personnes avec qui nous interagissons ? Dans quelle mesure fait-il violence ? Jusqu’à quel point ne rejouons-nous pas, avec notre langage spécialisé, les rapports de qualification / disqualification que nous dénonçons par ailleurs dans nos écrits ? Quelle politique émancipatrice de la langue une recherche en sciences sociales est-elle en volonté et en capacité de porter ?

Un chercheur en sciences sociales, dans son écriture, s’appuie, pour une toute petite part, sur des mots et notions spécialisés et, pour une part majoritaire, sur des locutions d’usage courant. Ce qui signifie que, pour l’essentiel de son activité, le sociologue recourt à des mots / notions largement utilisés par d’autres, pour des motifs différents, avec d’autres investissements de sens. Ce serait donc parfaitement illusoire, pour lui, de prétendre « épurer » son langage, en ne recourant qu’à des termes strictement définis dans le cadre de leur inscription disciplinaire. Il travaille avec une ressource nécessairement hétérogène et fuyante (vers de multiples univers de signification), et inévitablement hybride. À lui de relever le défi – un beau défi intellectuel – de réaliser son ouvrage (avancer une analyse, restituer une observation, faire valoir une interprétation) avec un minimum de rigueur et de précision en mobilisant, pourtant, des outils et ressources (les mots de la langue commune) qui, eux, sont naturellement d’usage tout terrain et d’utilisation très libre et incertaine. Il ne peut jamais être assuré de la réception de son propos, sauf à cantonner son travail à une étroite communauté de recherche en affinité.

Lorsque je me suis associé aux discussions du collectif En Rue à propos du « lieu », de sa conception et de son fonctionnement, je me suis inquiété des mots (conséquemment des notions) avec lesquels je venais en discussion et en contribution, les mots avec lesquels j’allais faire recherche dans le « lieu » et, possiblement, aussi fabrication. Qu’est-ce que je « fabrique » effectivement, manifestement, lorsque je prends la parole pour évoquer un « lieu » qui fonctionnerait comme une « école mutuelle » (au sens où celui qui fait expérience est aussi celui qui enseigne aux autres) ou lorsque je caractérise le projet comme relevant d’un « travail du commun », à savoir un agir ensemble, une coopération (une co-création), qui signe la constitution d’une collégialité ou d’une communauté (un commun).

Le « lieu » se construit (aussi) avec les mots des sciences sociales

Chaque activité s’accompagne d’une expérience langagière. Chaque savoir-faire s’exerce (aussi) avec des mots. Le « lieu » profitera de la diversité de ces expériences, en accueillant des termes et des notions qui le rejoindront en provenance d’horizons nombreux et différents ; ils parleront d’architecture ou d’art, ils diront la vie, ils évoqueront le quotidien, ils feront entendre aussi quelque chose des institutions publiques (ne serait-ce que dans le cadre de la signature de la convention de mise à disposition). Le « lieu » est accueillant pour les mots, hospitalier pour les langues.

La spécificité de l’activité d’un chercheur en sciences sociales tient à ce que le langage est sont principal instrument de travail et de production. Ce qu’il fabrique l’est en mots. Il produit avec des mots, principalement, même si la recherche intègre aussi des écritures en schémas, en tableaux, en visuels, en sons. Quels mots ai-je envie, pour ma part, de faire résonner en ce « lieu » ? Qu’est-ce qui, dans mon parlé spécialisé, parfois très spécialisé, pourrait s’acclimater en ce lieu et y confectionner / conformer des choses intéressantes ?

Pour un sociologue, l’usage d’un mot appelle une double élaboration, qui est aussi une double vigilance. D’une part, une élucidation (un déchiffrement, un décryptage, une explicitation) de ce que le mot incorpore en lui, ce que l’on pourrait nommer, sur un plan culinaire, ses ingrédients de fabrication, ou, sur un plan informatique, les plug-in qu’il intègre dans son logiciel de sens. Un mot est une sédimentation ; l’histoire, le temps aura beaucoup déposé en lui. Il est donc parfois bon de déplier le mot afin de vérifier ce qu’il a assimilé (comme signification, sensibilité, image, imagination) au fur et à mesure de ses usages. Lorsqu’il est utilisé, à quelles images renvoie-t-il naturellement ? Dans quel univers de sens introduit-il spontanément ? Quelles significations manifeste-t-il ? À quels autres mots est-il normalement, ou fréquemment, associé ? À quelles théories son sort est-il lié ? Au final, qu’embarque-t-il avec lui lors qu’il est significativement présent dans un propos, dans une argumentation, quand il la structure substantiellement ? Il n’est pas possible, par exemple, d’employer le terme d’habitus sans se référer à la sociologie de Pierre Bourdieu. Et, il faut encore compter sur les empreintes affectives et sensibles qui colorent les mots et qui affectent leur réception.

D’autre part, une contextualisation (une écologie, un environnement, une circonstance) afin d’accéder à la communauté d’usage dont il relève. Avec quels autres termes ou notions est-il en affinité ?, est-il associé de manière récurrente ? Lorsqu’il est employé, avec quelles autres formulations ou expressions l’est-il ? Un mot est toujours en advenir ; il en appelle évidemment d’autres. C’est ainsi que se constituent des communautés de sens (des école théoriques, des cultures de travail, des univers institutionnels). Un mot fait donc toujours signe par rapport à un environnement dans lequel il s’intègre. Il se rapporte toujours à un ensemble (de significations). Dès qu’il est nommé, il « appelle » les autres, il les suppose, seraient-ils ou non formulés ; il les « ameute » en quelque sorte. Il fait « communauté de sens » avec eux. Il fait « meute ». La notion d’habitus, par exemple, suppose l’existence de classes sociales, et souligne certaines logiques de reproduction. Le mot quartier, dans un contexte médiatique et politique, appelle quasiment automatiquement tout un ensemble de désignations et de caractérisations disqualifiantes, sur un mode euphémisé (quartier sensible) ou sur un mode ouvertement offensant (sauvageons). Pour situer la portée d’un mot, et les effets de sens qu’il est susceptible de provoquer, il convient non seulement de le déplier pour vérifier ce qu’il embarque en lui, mais aussi de le déployer pour accéder aux communautés de sens aux quelles il est organiquement lié, substantiellement relié. Un mot, surtout s’il occupe une place centrale dans un énoncé, est toujours un enchaînement ; il s’enchaîne à d’autres et en enchaîne d’autres (quartier, pauvreté, délinquance, violence…).

Dans la mesure où j’exerce un métier qui n’a guère d’autres outils que les mots, j’essaie de composer avec eux sans m’illusionner (une locution ne fait jamais à elle seule différence). Je travaille avec les mots en tenant compte de ce qu’ils (dé)plient et ce qu’ils déploient, en particulier pour les personnes qui les reçoivent, les personnes qui me lisent ou qui m’écoutent. Et je ne peux jamais être assuré du résultat. Face à cette incertitude, voire cette indétermination, je ne vois pas d’autres solutions que de réengager continûment cette exigence d’explicitation (d’argumentation), en restant toujours attentif, consubstantiellement, aux effets de contexte qu’une locution ne manque pas de provoquer. Et c’est justement ce qui fait la puissance de cet outil ; il embarque beaucoup et réserve tout autant ; il plie en lui-même une grande richesse de sens et en déploie aussi abondamment. Il synthétise et dissémine. Il est un et multiple. Dans le cadre de mon travail avec En Rue, récemment j’ai introduit la locution démocratie éprouvée. L’adjonction de ce qualificatif inattendu était motivé par deux raisons. D’une part, il s’agissait de bloquer (d’empêcher) l’appel de sens habituel que réserve le mot démocratie. Je cherchais à défaire les enchaînements classiques du type « démocratie participative » ou « démocratie collaborative ». Par ailleurs, l’ajout de cet adjectif (éprouvé) représentait une tentative pour déplier ou déployer une autre perspective de sens, à savoir qu’il n’y a de démocratie que lorsque les arguments ont fait leur preuve dans une pratique (éprouvé au sens de faire expérience) et lorsqu’ils renvoient à un vécu (éprouvé au sens d’être vécu et ressenti, risqué et désiré).

À la question qui m’est fréquemment adressée, « qu’est-ce qu’apporte une recherche », je serais donc enclin à répondre qu’elle apporte parfois simplement un mot, en ayant en tête que ce mot est en lui même un gisement. En Rue peut alors y puiser pour bâtir.

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