Les manières de « faire collaboratif » : des expériences à Saint-Denis et à Dunkerque

Cet article est à paraître dans le revue Agencements : Recherches et pratiques sociales en expérimentation – N°3, printemps 2019 – Éditions du commun.


Qu’est-ce qui caractérise les modalités du « faire collaboratif » ? Quelles contraintes, quels ajustements imposent-elles ? Quelles possibilités particulières ouvrent-elles en terme d’apprentissage, de développement démocratique et d’émancipation ?

Dans cet article, je propose d’explorer ces questions au travers des expériences collaboratives auxquelles je participe : la création d’un centre socioculturel sous statut coopératif et le collectif d’habitants de la « ZAC Basilique » à Saint-Denis ; le collectif « En Rue » qui construit du mobilier urbain dans les quartiers populaires des villes de Saint-Pol-sur-Mer et de Téteghem, situées à la périphérie de Dunkerque.

Les premières ont soulevé pour moi un questionnement particulier, en référence à une longue trajectoire d’engagement associatif et militant dans la ville de Saint-Denis, qui porte sur les déplacements, les changements de pratiques que l’objectif du « faire collaboratif » impose. Pour ce qui concerne l’expérience du collectif « En Rue » – auquel je participe en tant que chercheuse, en compagnie de Pascal Nicolas-Le Strat et Louis Staritzky[1] –, elle interroge la posture des chercheurs ou des acteurs professionnels dans le cadre de leurs interventions en « milieu populaire ».

La « voix au chapitre »

Le « 110 », centre socioculturel coopératif : la revendication de Moufida

Le projet de la création à Saint-Denis d’un centre socioculturel sous statut coopératif (inédit en France) a été initié en 2015 par l’association « Coopérence », fondée par un groupe de professionnels de l’action sociale engagés dans le réseau associatif de la Fédération des centres sociaux. L’association a travaillé à la mise en place du projet durant sa phase de préfiguration. Après avoir occupé différents lieux provisoires, la coopérative a investi ses locaux en mai 2018[2], puis adopté ses statuts et sa dénomination en juillet. Je participe à cette expérience depuis le début de l’année 2017 et j’y suis à présent investie en tant que coopératrice bénévole.

En mai 2018, comme chaque mercredi, se tient la réunion des futurs coopérateurs du « 110 ». Moufida, souvent rieuse et enjouée, s’agite soudain nerveusement et lance : « j’ai bien le droit de parler ! ». Les regards se tournent vers elle. Que se passe-t-il ? Elle explique que sa voisine l’incite à se taire, de manière répétée, depuis le début de la réunion. Moufida est irritée et répète fermement qu’elle a le droit de parler. Personne n’a demandé de précision à propos des motifs de cette voisine. Est-ce le fait que Moufida s’exprime souvent spontanément, donnant son avis avec enthousiasme, en faisant résonner une voix claire et haute perchée ? Est-ce parce qu’elle déroge à l’attitude attendue dans les assemblées militantes où l’on s’exprime avec plus de gravité et de sérieux ?

Des hochements de tête lui confirment qu’ici, parmi les coopérateurs du centre social, elle a le droit de parler. Elle a le droit de le faire à sa manière, même s’il faut parfois lui demander d’attendre son tour. Cela se fait le plus souvent avec humour et elle-même en rit bien volontiers. À mes yeux, la revendication de Moufida témoigne du chemin déjà parcouru par les pionnières du centre social, un groupe de femmes du quartier Péri dans lequel les locaux du « 110 » sont implantés. Est-ce que leur cheminement émancipatoire peut être imputé à la dimension collaborative du centre social ? En serait-il autrement dans le cadre d’un collectif associatif, ou d’un collectif militant ?

Il m’apparaît que la constante affirmation de la dimension non seulement collective, mais collaborative et égalitaire offre un rempart aux pratiques « hiérarchisantes », plus puissant que dans d’autres types d’organisation. S’il est assez fréquent de perdre de vue les objectifs fondateurs d’une structure ou d’une initiative, l’exigence collaborative semble résister davantage à l’oubli. Celle-ci impose en effet un changement de perspectives. Il ne s’agit pas seulement de s’employer à « faire » mais de se préoccuper de la « manière de faire ».

Les objectifs se déclinent sur deux plans : celui de la réalisation des activités et celui de la mise en œuvre des modalités du fonctionnement collaboratif. Pour que l’enjeu collaboratif soit effectif et demeure, il importe que le second soit en fait l’objectif premier. Dans le cas contraire, il est à craindre que les contraintes pratiques ne s’imposent progressivement, au détriment du fonctionnement collaboratif qui exige des procédures de décision et de mise en œuvre plus complexes et plus lentes. Renoncer à l’« efficacité » ou du moins accepter de différer, de ralentir, de se projeter dans le plus long terme sont des conditions du « faire collaboratif ». Celui–ci impose de « faire à plusieurs », c’est-à-dire de construire des « manières de faire » communes et de laisser aux participants le temps de confronter leurs expériences et leurs points de vue, de débattre, de s’ajuster, de rectifier.

« Parler bien » ou la légitimité de la parole

Le statut coopératif ajoute un élément supplémentaire à la dimension collaborative. Le principe : « une personne, une voix », souvent répété au cours des assemblées du « 110 », joue un rôle effectif dans les modalités de prise de décision[3] et un rôle symbolique (performateur) dans la position de chacun. Moufida a clairement fait valoir « sa voix ». Comme le « bâton de parole » auquel on a parfois recours pour faciliter les échanges et qui passe de main en main, le principe coopératif m’apparaît comme un « totem » installé au centre de la table de réunion, rappelant à chacun l’impérieuse obligation à laquelle le soumet son engagement de coopérateur, son engagement à coopérer. Chacun a la possibilité de s’y référer pour fonder la légitimité de sa parole.

La revendication de Moufida me semble essentielle parce que le plus souvent, et malgré la meilleure volonté des animateurs des associations ou des collectifs, le mode d’expression qui leur est familier (et qui se pratique dans les assemblées militantes ou les réunions publiques) impose le silence aux personnes qui « ne savent pas bien parler ». Pour rester une réalité, la dimension collaborative exige une diversité des modes d’expression et des langages. Ce sont les personnes « qui parlent bien » qui doivent s’efforcer de garder le silence pour entendre les paroles de celles qui parlent non pas « moins bien », mais autrement.

Il existe un paradoxe que l’on rencontre dans les espaces militants et dont j’ai personnellement pris conscience tardivement[4]. En prétendant (sincèrement) porter la « parole populaire » au travers de leur propre langage, les militants contribuent à discréditer la « langue populaire » et l’expression des personnes qui la pratiquent. Le fonctionnement associatif n’évite pas cet écueil, dans la mesure où les personnes qui composent les instances de direction font généralement partie de celles qui « parlent bien » et cela participe des raisons pour lesquelles elles ont été désignées à ces postes.

Cette prise de conscience est d’une grande importance, ainsi que l’attention des « bons parleurs » à l’égard des autres, mais le fait que ces « autres » exercent et revendiquent eux-mêmes leur droit à la parole est le meilleur signe que la démarche collaborative est véritablement amorcée et le meilleur gage de sa préservation.

Les modalités du « tour de parole »

Au cours des assemblées militantes auxquelles j’ai assisté[5], les débats étaient organisés sur le mode du « tour de parole » appliqué de manière rigoureuse : une personne était désignée pour inscrire les participants souhaitant s’exprimer et leur donnait la parole en suivant l’ordre de la liste ainsi établie. Toute tentative d’intervenir spontanément au cours du débat soulevait de vives protestations.

De mon point de vue, cette pratique sensée garantir la répartition démocratique de la parole n’atteint pas son but. J’ai plus souvent assisté à une succession de déclarations, prononcées par les habitués de ces assemblées, qu’à de véritables débats. Les interventions permettant d’engager une discussion étaient laissées en suspend, puisqu’il fallait donner la parole au suivant. Il n’était pas rare que des participants renoncent à leur « tour de parole », parce qu’ils souhaitaient s’exprimer sur un sujet évoqué précédemment et que l’on était passé à autre chose depuis longtemps.

J’ai été étonnée de constater que des militants de mouvements politiques maintenaient cette pratique au cours de réunions en petit comité, y compris autour de la table d’un café, comme j’ai pu le constater en répondant à l’invitation d’un petit groupe qui souhaitait pourtant engager une démarche visant à « faire de la politique autrement ». Cette « manière de faire » a largement contribué à mon désengagement des assemblées et mouvements militants, et ce d’autant que ma formation universitaire m’incitait progressivement à porter un regard critique sur mes pratiques associatives et « démocratiques ». Il m’est apparu que le « milieu militant » se retranchait volontiers derrière l’affirmation de quelques principes idéologiques convenus et évitait de considérer ses pratiques effectives, les secondes contredisant pourtant fréquemment les premières. Qu’en est-il aujourd’hui, dans les collectifs auxquels je participe ?

Le collectif de la ZAC Basilique de Saint-Denis : « tour de parole » et « dissidence »

Le « tour de parole » est également en vigueur au sein du collectif d’habitants de la « ZAC Basilique », quartier HLM du centre de la ville de Saint-Denis. Ce collectif s’est récemment constitué à l’occasion du projet de rénovation du quartier, mis en œuvre par la municipalité et l’agglomération (Établissement Public Territorial Plaine Commune).

Au moment de la création du quartier[6], à la fin des années 80, les premiers habitants étaient organisés au sein des associations de locataires qui se sont rapidement constituées dans chacun des « îlots », le plus souvent à l’initiative de militants associatifs ou politiques, nombreux et très actifs à cette période[7]. Les associations se sont progressivement affaiblies et sont aujourd’hui rares et moins actives[8]. Au sein de l’« îlot 8 », principal concerné par le projet de rénovation, l’association de locataires a disparu depuis plusieurs années. Quelques militants ont donc pris l’initiative d’organiser des réunions publiques et de constituer un collectif [9].

J’ai décidé d’y participer en raison des perspectives ouvertes par cette nouvelle configuration. Cette expérience m’intéresse à la fois sur le plan de la recherche et sur le plan de mon engagement militant. Je suis en effet convaincue que la vie démocratique exige à présent de se confronter à de nouveaux modes de fonctionnement, ouvrant des questions souvent éludées par les pratiques associatives et militantes « traditionnelles ». Je n’entends pas dénigrer les associations, ni condamner le fonctionnement associatif en tant que tel. Il s’agit surtout, pour moi, d’interroger les pratiques usuelles et de rompre avec celles qui me semblent contredire les objectifs poursuivis. Le collectif des habitants de la « ZAC Basilique » m’offre la possibilité d’observer les changements apportés par cette nouvelle configuration.

Les modalités de fonctionnement ne font pas ici l’objet de discussions spécifiques, l’objectif principal n’étant pas l’élaboration d’un projet collaboratif mais la mobilisation des habitants, afin qu’ils soient parties prenantes du programme de rénovation. L’un des initiateurs du collectif, très actif et expérimenté, a été immédiatement reconnu en tant qu’animateur des réunions et rédacteur des comptes-rendus. C’est donc lui qui se charge de gérer le « tour de parole », rôle qu’il assume avec une certaine bonhomie. Chacun s’y conforme le plus souvent et les interventions spontanées sont tolérées avec plus d’indulgence que dans le contexte des assemblées militantes évoqué précédemment.

La parole n’est pas réservée aux « bons parleurs », habitués des assemblées publiques. On n’assiste pas non plus à de « grandes déclarations », les discussions portant sur des sujets très concrets (l’état des lieux des appartements et parties communes, les besoins en matière de travaux de réfection, les négociations avec les interlocuteurs en charge de la rénovation, la mobilisation des habitants). Quelques « bavards » usent abondamment de leur « tour de parole » et le groupe, là encore, fait preuve de tolérance[10].

Bien que les membres du collectif soient majoritairement issus des mouvements associatifs, il n’y a pas d’équipe dirigeante formelle et, si la « délégation de pouvoir » n’est pas totalement exclue, les décisions sont néanmoins prises par l’ensemble des membres. Les textes des comptes-rendus, courriers, tracts et affiches, sont soumis à tous et non à un groupe restreint (Conseil d’administration ou Bureau), comme c’est le cas pour les associations.

Par ailleurs, la responsabilité associative, telle que je l’ai connue, sous-tendait la volonté de porter les orientations idéologiques qui rassemblaient les dirigeants, justifiant ainsi le fait de soutenir les positions « conformes » et d’affaiblir les positions plus « dissidentes »[11]. Ces dernières s’expriment plus facilement en l’absence d’une direction formelle et de motifs « légitimes » pour les contester.

L’attitude « dissidente » d’un membre du collectif – qui, de sa propre initiative, a accompagné les représentants du bailleur au cours de leur visite de quelques appartements – a été contestée et commentée mais la réprobation, me semble-t-il, n’a pas été aussi ferme qu’elle l’aurait été dans un autre contexte. Je me suis rendue compte que la constitution du groupe sous forme de collectif m’incitait moi aussi à tolérer cet « écart », considérant que l’objectif d’impliquer des habitants exigeait de prendre le temps nécessaire à l’élaboration de modes d’action communs et de renoncer à des fonctionnements éprouvés précédemment en d’autres lieux.

Le « bâton de parole » du « 110 »

Durant les premières réunions des futurs coopérateurs (comptant une vingtaine de personnes à chaque séance), les discussions avaient lieu de manière spontanée, sans mode de régulation particulier. À cette période, il s’agissait surtout d’accueillir des habitants du quartier, ou des acteurs associatifs, et de permettre aux personnes qui s’impliquaient progressivement de faire connaissance.

L’après-midi du mercredi, avant le rendez-vous hebdomadaire fixé en soirée, le centre accueillait le « café des familles », un temps ouvert au cours duquel se déroulait un atelier de tricot, couture, broderie et autres confections. Les coopérateurs arrivaient souvent avant l’heure et participaient à ces temps informels. La réunion s’installait dans la même salle, après un temps de transition plus ou moins long, et dans la même ambiance détendue. Les séances se déroulaient dans une joyeuse cacophonie : des conversations en aparté s’engageaient autour de la table, les téléphones sonnaient, on servait le café… Malgré la difficulté de suivre « le fil » et malgré quelques moments d’agacement, j’observais ces scènes avec intérêt. Les « évidences » du modèle associatif ou des collectifs militants étaient ici largement mises à mal.

Je m’étais réjouie de la diversité des personnes engagées dans la création du centre social, diversité souvent espérée mais que, pour ma part, je n’avais encore rencontrée nulle part ailleurs, y compris dans le cadre des initiatives que j’ai portées. Je me suis rendue compte concrètement de ce que cette diversité implique, l’engagement collectif ne se vivant pas partout sur le même mode. Les femmes du quartier Péri, qui ont été les pionnières du projet comme je l’ai indiqué plus haut, ont leurs propres expériences et leurs propres manières de faire. La « cacophonie » ne traduit pas un défaut d’organisation, elle est « musique spontanée » avant qu’une « harmonie » ne parvienne à s’inventer collectivement.

Par la suite, au fur et à mesure que les enjeux de la création du centre social devenaient plus concrets, le besoin de mieux organiser le déroulement des réunions s’est fait sentir. Trois fonctions, occupées par des volontaires, ont été prévues pour réguler les discussions : celle d’animateur des débats, de « maître du temps » et de secrétaire de séance. Il n’y a pas ici de « liste d’attente » des personnes qui souhaitent s’exprimer, mais un « bâton de parole » qui passe de main en main. Parfois il est oublié en cours de séance et les échanges se poursuivent, parfois on l’instaure à nouveau quand le besoin s’en fait sentir. Il est probable que le « bâton de parole » soit oublié de plus en plus souvent à l’avenir, ce sera le signe de la bonne évolution du projet collaboratif[12].

Un chantier collaboratif : « faire faire » et « faire avec »

Les chantiers « En Rue » de Dunkerque

Le projet « En Rue », qui se développe dans deux villes de la périphérie de Dunkerque (Saint-Pol-Sur-Mer et Téteghem), a été initié par un groupe de jeunes gens des quartiers populaires, soutenu par un club de prévention, une équipe d’architectes et la mission « art et espaces publics » de la ville de Dunkerque. Il consiste à rééquiper les espaces publics des quartiers en favorisant des formes d’auto-construction et l’intégration des savoir-faire des habitants. Au début de l’année 2018, le collectif « En Rue » a souhaité s’associer une équipe de sociologues, à laquelle je participe en compagnie de Pascal Nicolas-Le Strat et Louis Staritzky, comme indiqué en introduction[13].

Faire place aux « incompétents »

Le 3 mai 2018, dans le quartier « Degroote » de Téteghem, le chantier est en pleine activité. De massifs poteaux de bois, autrefois tuteurs des arbres du vaste parc qui constitue le centre de la cité « Degroote », sont entreposés dans la cour du centre social situé aux abords du parc. L’équipe du collectif « En Rue », ainsi que les habitants présents ce jour-là, transportent les poteaux sur l’emplacement des deux chantiers en cours : la construction d’une « forêt de poteaux » et la réfection des terrains réservés au jeu de boules.

Au cours de ces derniers jours, j’ai été occupée le plus souvent à observer, à échanger avec les différentes personnes présentes et à prendre des photos. J’ai peu participé aux travaux, parce que les tâches réclament des compétences et une force physique qui me font défaut, et parce que les « travailleurs » du chantier, pour la plupart de jeunes hommes habiles et alertes, me dispensent fréquemment de participer en me disant avec gentillesse : « laisse, je vais le faire ».

Je me risque tout de même à contribuer à l’activité du moment, à l’invitation d’un des participants qui me propose de porter avec lui deux des lourds poteaux, l’un dans chaque main. Il s’est placé à l’avant et marche d’un bon pas, sans prêter attention au fait que je le suis péniblement. Le poids aurait été supportable si j’avais pu appuyer la charge sur mon corps, mais elle est mal ajustée et mes bras fatiguent rapidement. J’accepte volontiers de céder ma place à un jeune homme que je croise et qui propose de me remplacer.

Je tente à nouveau de porter, seule, un poteau plus court que les autres et moins lourd. Il suffirait que je l’installe en équilibre sur mon épaule, comme le font les hommes autour de moi et comme je pouvais le faire facilement dans ma jeunesse. Un des architectes du collectif « Aman Iwan », qui anime le chantier, m’aide spontanément à installer la charge sur mon épaule. De cette façon, je peux porter sans difficulté et contribuer aux activités du groupe.

J’ai pu mesurer concrètement la particularité de ma situation de femme au sein d’un groupe majoritairement constitué de jeunes hommes, montrant des capacités physiques importantes et une grande habileté manuelle (j’y reviendrai plus loin), et me rendre compte qu’une attention est nécessaire pour éviter que cela ne soit un obstacle à la contribution des femmes mais aussi celle des enfants, des moins « costauds » et des moins « compétents ».

Faire et « faire avec » : un changement de perspective

Comme indiqué plus haut, la dimension collaborative exige la prise en compte d’une double perspective. Il s’agit bien de « faire » concrètement : concevoir le mobilier, le construire et l’installer. Mais il s’agit également et surtout de « faire faire » et de « faire avec ». Les chantiers, dans leur mise en espace et leur rythme, donnent à voir l’existence de ce double enjeu.

La négociation permanente entre ces deux objectifs est évidemment délicate. Plusieurs chantiers sont ouverts en même temps, offrant des travaux et des rythmes variés, permettant aux participants de contribuer de différentes manières. Les temps d’intense activité alternent avec de nombreux temps d’arrêt. Le travail s’interrompt pour entrer en discussion avec les habitants présents, les engager dans l’activité en cours ou leur proposer une tâche qui leur convienne, les accompagner, les conseiller, leur apprendre le maniement des outils si besoin. Parfois un des chantiers s’arrête et un autre se met en place pour accueillir les enfants qui arrivent en groupe en réclamant qu’on leur donne du travail. Parfois le rythme ralentit, simplement pour discuter avec les personnes qui passent ou qui ont pris l’habitude de venir faire un tour sur le chantier.

Il est très fréquent de voir un groupe à l’arrêt, debout autour d’une construction en cours, donnant l’impression que « ça ne travaille pas beaucoup », selon la remarque d’un habitant promenant son chien dans l’allée longeant le chantier. Ces longs échanges sont des moments de concertation et de conception collective du mobilier et de son installation. Les bancs, « transats », tables ou jeux ne sont pas dessinés en amont. Ils sont construits sur place, à l’aide des matériaux de réemploi (mis à disposition par les services techniques de la Communauté Urbaine de Dunkerque), après une succession d’essais et rectifications. On essaie concrètement : on s’assied sur les bancs, on s’allonge sur les transats. Le mobilier est installé progressivement, en prenant en compte les usages des lieux et les avis exprimés par les participants du chantier qui vivent là.

Pour atteindre l’objectif collaboratif du chantier, il s’agit ici encore de renoncer à l’efficacité immédiate et, pour les architectes, de renoncer à « faire œuvre », à imprimer leur « signature » sur les réalisations afin de faire place à une œuvre et une démarche collectives. Cet objectif est également très exigeant sur le plan de l’organisation. Il faut en effet prévoir des hypothèses d’organisation et de réalisation ouvertes, permettant des ajustements en fonction du déroulement effectif du chantier.

La confrontation des cultures : faire avec qui et pour qui ?

La dimension « virile » des chantiers

Dans d’autres circonstances, j’aurais certainement revendiqué le fait de pouvoir participer aux activités des chantiers de manière plus affirmée. Durant mon adolescence et les premières années de l’âge adulte, j’ai appris à manier des outils et à porter des charges dans les centres de vacances (du Comité d’Entreprise des usines Peugeot de Sochaux) auxquels j’ai participé, et ceux que j’ai animés pendant plusieurs années (entre 1973 et 80). Toutes les activités étaient mixtes et les jeunes filles savaient parfaitement mettre à profit les « techniques » apprises, lorsque la force physique faisait défaut. Les revendications féministes, en cette période des années soixante-dix, les encourageaient à montrer leur savoir-faire et à « houspiller » les garçons qui proposaient de les aider ou de faire à leur place.

Ici, ma position de sociologue m’invite à plus de distance mais, surtout, il m’est apparu que le fait de se centrer sur la question du rapport hommes/femmes pouvait occulter d’autres considérations tout aussi importantes : celle de la confrontation des cultures et de la légitimité des critères qui permettent d’appréhender une situation, en particulier dans le cadre d’interventions en « milieu populaire ». Une lecture exclusivement « féministe » reviendrait, selon moi, à remplacer une forme de domination culturelle par une autre.

Les projets en « milieu populaire » sont le plus souvent conçus par des intervenants qui appartiennent à des groupes sociaux situés à des niveaux plus élevés de l’échelle sociale (ou qui ont connu une trajectoire d’« ascension sociale »). Quelle que soit la sincérité de leurs intentions, ceux-ci érigent fréquemment leurs propres sensibilités et options idéologiques en tant que références dominantes. Même dans le cas où les projets ne visent pas explicitement à « sensibiliser » les destinataires des actions envisagées (c’est-à-dire à modifier leurs façons de faire et de penser dans un domaine particulier), ils visent à leur « apporter quelque chose » qui leur serait bénéfique. Cet objectif louable sous-tend que ce « quelque chose », auquel les intervenants ont accès, est doté d’une valeur supérieure à celle des pratiques sociales et culturelles des « bénéficiaires » potentiels. Par là, les intervenants valorisent implicitement leurs propres références et déprécient celles des personnes concernées.

Le projet « En Rue » échappe à ce schéma. Comme indiqué plus haut, il a été initié par de jeunes habitants des quartiers Guynemer et Jean Bart de la ville de Saint-Pol, soutenus par les éducateurs du service de prévention spécialisée « Les Alizés ». Il a donc été conçu pour répondre à des besoins, identifiés « depuis l’intérieur », sur la base des compétences de ces jeunes gens et de leur capacité concrète d’intervention. « Faire avec » les habitants implique de solliciter les savoir-faire « autochtones » et, dans les cas présent, il semble naturel que les chantiers de construction mobilisent en premier lieu des savoir-faire culturellement masculins. C’est aussi au travers de ces activités que les habitants peuvent exercer leurs compétences et intervenir concrètement dans leurs espaces de vie.

La valorisation du travail, celle de la force et de l’habileté physique, qui font partie de la « culture ouvrière », induisent une certaine valorisation de la « virilité » mais, de mon point de vue, la légitimité des revendications féministes appartient aux seules membres des groupes concernés. Les femmes qui participent aux chantiers semblent trouver leur place de différentes manières : en maniant les outils qu’elles maîtrisent, en étant simplement présentes et en participant aux discussions. De jeunes femmes, impliquées dans les activités de l’association de prévention spécialisée, viennent régulièrement pour aider, discuter, partager les repas (préparés le plus souvent par les hommes du collectif). L’une d’elle, sportive, participe aux parties de foot qui s’organisent spontanément pendant les pauses.

Par ailleurs, si j’ai fait référence à mes expériences passées dans les centres de vacances, c’est parce que les chantiers y font écho de différentes façons. Les jeunes participants étaient dans leur grande majorité, comme moi, des enfants des ouvriers des usines Peugeot de Sochaux, nombre d’entre eux étant ouvriers eux-mêmes ainsi que plusieurs des animateurs. La démarche, qui s’inscrivait dans les objectifs de l’éducation populaire, s’appuyait largement sur des projets de réalisations concrètes, impliquant des activités manuelles et physiques. Les animateurs et les jeunes travailleurs se montraient aussi habiles qu’inventifs et entraînaient les participants dans des projets créatifs et audacieux. L’enthousiasme qui émane des chantiers « En Rue » évoque pour moi celui que j’ai éprouvé durant ces expériences.

L’engagement des corps et l’approche photographique

L’observation de ces « corps masculins au travail » m’a invitée à considérer la notion de « virilité » sous un angle positif, sans la réduire nécessairement à son acception la plus caricaturale, impliquant « sexisme » et brutalité (tout comme la « féminité » ne peut être réduite à la frivolité, l’émotivité ou autres traits caractéristiques qui lui sont volontiers associés). La valorisation des corps et des capacités physiques qui existe ici m’apparaît de même nature que celle qui est reconnue dans les domaines des pratiques sportives ou artistiques, le travail n’excluant pas la sensualité des corps en mouvement.

Le travail photographique que je réalise durant les chantiers – il s’agit pour moi d’une première expérience dans le cadre d’un travail de recherche[14] – a contribué pour une grande part à l’élaboration des réflexions développées plus haut. Au-delà du fait que cette activité légitime mon observation attentive de la « sensualité masculine »[15], elle me semble modifier la pratique de l’observation : le fait de chercher à saisir des images (des couleurs, des formes, des perspectives) crée une distance par rapport à la situation en cours et permet de « décrire » avant d’« interpréter ». L’image est évidemment une interprétation en elle-même mais elle donne accès à la dimension physique et matérielle des activités, tandis que l’observation directe conduit davantage à « lire » la situation, c’est-à-dire à lui attribuer immédiatement une signification.

Les scènes du chantier donnent parfois à voir des « ballets » improvisés. Les corps, les gestes, les rythmes s’harmonisent pour déplacer les éléments les plus lourds du mobilier en construction, ou pour tendre des cordes. Une « danse » s’exécute pour tasser la terre autour d’un poteau qui vient d’y être planté, à l’aide d’un second poteau de bois pris à « bras le corps » et frappé au sol en un rythme régulier. Le plaisir de cet engagement des corps est perceptible.

La manipulation de la matière semble procurer un égal plaisir : les objets naissent de la transformation et de l’agencement progressif du bois brut, les corps se glissent entre les éléments des constructions, s’allongent en dessous et parfois se perchent tout en haut. Les photographies que je réalise en « gros plan » révèlent également un « ballet », permanent mais plus discret, celui des mains et des outils. Je cherche aussi à saisir le travail de quelques machines impressionnantes, dont la tronçonneuse qu’un habitant du quartier Degroote manie avec une dextérité remarquable. Il aligne de lourds rondins de bois, en travers de celui qu’il a posé au sol, et les découpe l’un après l’autre en quelques secondes. La machine tonitruante mord le bois et projette des gerbes de copeaux dans la lumière du soleil.

En observant longuement ces images au travers de l’objectif, je ressens une certaine fascination pour ces engins « spectaculaires ». J’observerai plus tard, avec amusement et complicité, l’attrait suscité par l’arrivée sur le chantier de quelques puissantes machines perfectionnées. Les hommes se rassemblent autour du camion, se passent les machines de main en main, les essaient en poussant des exclamations, posent devant l’appareil photo. Ils plaisantent en se comparant à des enfants devant un arbre de noël. La symbolique guerrière et virile attachée à ces « jouets » ne leur échappe pas, ils la mettent en scène ouvertement et rient de leur propre jeu.

Le travail physique qui caractérise les chantiers du collectif « En Rue », vu sous cet angle, permet aux participants de faire valoir leurs compétences et d’apporter leur contribution réelle et concrète. Le plaisir de l’engagement des corps (fut-il à dominante masculine) s’associe à la satisfaction d’un « pouvoir d’agir en commun » qui prend une dimension effective, au travers des constructions et aménagements réalisés dans les quartiers où vivent les initiateurs du projet et ses participants.

Les sociologues en chantier

Il ne relève pas du rôle traditionnel des sociologues de travailler manuellement et mes co-équipiers sont également confrontés à leur position et leur « identité ». Les relations se construisent progressivement et de façon différente pour chacun d’entre nous. Louis manifeste une grande capacité à contribuer à tout moment, sans pour autant s’imposer. Il s’inscrit d’une manière « naturelle » dans le cours des activités. Pascal, plus en distance, contribue néanmoins de manière active, offrant parfois à mon regard de photographe une silhouette incongrue sur la scène du chantier. Dans le quartier Jean Bart de Saint-Pol, au cours d’une longue journée froide et pluvieuse, on a pu voir le sociologue (dans une tenue qui semblait plus adaptée à la ville qu’au chantier) manier la pelle et la pioche pendant plusieurs heures, les pieds dans la boue, aux côté des autres participants.

Nous contribuons aux travaux des chantiers « En Rue » parce que nous souhaitons découvrir l’expérience collaborative de l’« intérieur » en la vivant avec les participants et en partageant leurs activités. Les exemples rapportés ici montrent à mon sens l’intérêt de cette démarche et la consistance des questions de recherche qu’elle fait émerger.

Cette « immersion » ne réduit pas totalement notre « extériorité » et ne nous protège pas de l’emprise de nos propres références culturelles. Comme on l’a vu, nos références et expériences personnelles entrent en jeu dans ce que nous sommes susceptibles de voir, de ressentir et d’interpréter. Pour nous, il ne s’agit pas de les « neutraliser » : nous pratiquons et défendons une sociologie « impliquée » et « incarnée ». Nous ne soutenons pas les thèses qui prétendent à la « neutralité » et l’« objectivité » des chercheurs, obtenues par le biais de méthodes et de théories confirmées. Nous nous efforçons au contraire de mobiliser nos expériences et nos affects dans notre travail de recherche, mais cela en tant que « grilles de lecture » subjectives qui doivent être confrontées aux références culturelles et à la subjectivité des différents participants.

[1] Respectivement professeur et doctorant en sciences de l’éducation à l’Université de Paris 8 (Laboratoire Expérice).

[2] Au n° 110 de la rue Gabriel Péri.

[3] Le choix retenu par la coopérative est d’accorder une voix à chaque coopérateur, quelque soit le nombre des parts sociales qu’il détient.

[4] En janvier 2013, dans le cadre des « Fabriques de sociologie », j’ai participé à l’organisation d’une rencontre réunissant des chercheurs et des militants associatifs avec lesquels je collaborais depuis plusieurs années. Dans ce contexte offrant une grande liberté de parole et une écoute attentive, j’ai été frappée par la pertinence des propos d’une personne connue pour son « franc parler » et j’ai mesuré le poids de la domination de certaines formes de langage. (Cf. le récit de cette rencontre : BODINEAU Martine, (2013), Chroniques des Fabriques, p. 54. En ligne : http://www.lfef.fabriquesdesociologie.net/chroniques-des-fabriques/ ).

[5] Durant les années quatre-vingt-dix à deux mille.

[6] Construit à l’emplacement des anciens immeubles vétustes qui ont été détruits.

[7] Il s’agissait en particulier des membres du Parti Communiste, engagés aux côtés des élus municipaux.

[8] L’association que j’ai contribué à créer en 1987, avec des habitants de l’« îlot 9 », fonctionne aujourd’hui de manière épisodique. Je continue néanmoins à gérer le local de l’association qui accueille quelques activités de loisir et les réunions familiales des locataires.

[9] Il s’agit de militants du mouvement du « DAL » (Droit Au Logement) dont certains sont également membres d’organisations politiques.

[10] Pour ma part, je souhaiterais que l’on permette aux participants d’expérimenter des modes d’échange plus souples, mais je ne me suis pas encore exprimée à ce sujet.

[11] Les dirigeants de l’association que j’ai contribué à créer n’étant pas majoritairement issus des milieux militants, les options idéologiques n’étaient pas uniformes, mais la pratique consistant à éviter les débats polémiques, au cours des séances réunissant les locataires, existait néanmoins.

[12] Les épisodes ultérieurs semblent confirmer que le mode de distribution de la parole fournit un bon indicateur du fonctionnement du « 110 ». Au cours d’une période de tension intervenue à l’automne 2018, le « bâton de parole » a été abandonné et une « liste d’attente » plus stricte a été instaurée.

[13] Voir les textes retraçant cette expérience de « permanence de recherche », ainsi que les « Fanzines » réalisés en collaboration avec le collectif « En Rue » et les participants des chantiers. En ligne : http://fabriquesdesociologie.net/EnRue/.

[14] J’ai réalisé plusieurs montages photographiques dans le cadre de la recherche : « En chantier… en recherche », « La petite histoire du banc des amoureux » et « Corps en travail, corps en mouvement » (qui m’a été inspiré par la rédaction du présent texte). En ligne : http://fabriquesdesociologie.net/EnRue/.

[15] Argument que je soutiens, avec une note d’humour, à l’adresse de mes co-équipiers.

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