A la recherche des Marges

Ce texte aborde deux questions: que font les sociologues quand ils sont là et quels concepts pourraient permettre de saisir et de formuler la « manière de faire » des chantiers En Rue ? Le concept des « marges » et celui des « petits miracles », inventés aux détours de conversations avec Patrick Le Bellec, ouvrent quelques pistes de réponse à l’une et à l’autre.

Que font les sociologues quand ils sont là ?

Qu’est-ce que nous foutons là, ou que venons nous faire dans le projet En Rue ? C’est la question « instauratrice » que pose Pascal Nicolas-Le Strat (« En quête de questions », publié sur le présent blog).

Pour moi, au cours du chantier qui se déroule sur le site du « Môle 1 » à Dunkerque, en ce mois de septembre 2018, cette question en appelle une autre: « qu’est-ce que je fais quand je suis là » ?

Lorsqu’on observe les chantiers, on peut voir des silhouettes qui s’affairent, transportant et manipulant des matériaux, perçant, ponçant, creusant, et d’autres qui semblent ne rien faire. Des personnes discutent à quelques mètres des activités ou plus loin. Parfois ce sont les travailleurs qui se concertent ou font une pause, ou encore interrompent leurs tâches pour converser avec quelqu’un venu rendre visite. Parfois, ce sont des personnes qui participent au chantier en donnant des coups de main de ci de là et, le reste du temps, discutent, observent et semblent apprécier le simple fait d’être là.

Je fais partie des secondes. On me voit en effet le plus souvent en train de ne « rien faire », si ce n’est discuter et prendre des photos avec l’appareil que je tiens constamment à la main. Ne « rien faire », ne rien précipiter, prendre le temps de découvrir les personnes, les activités, les contextes, font partie de notre manière de travailler. Mais au cours de ce quatrième chantier auquel je participe, j’aimerais bien y « faire quelque chose », d’autant que j’y serai pour la semaine et le plus souvent seule (Louis et Pascal seront présents durant deux jours). J’avais envisagé de travailler à l’élaboration d’un troisième numéro du Fanzine En Rue[1] mais, comme je le pressentais, les constructions sont de plus grande ampleur cette fois et l’équipe ne peut pas s’extraire de son travail.

Et donc… j’arrive, le 14 septembre, dans un univers très différent de celui des quartiers Guynemer et Jean Bart de Saint-Pol et du quartier Degroote de Téteghem, dans lesquels les derniers chantiers se sont tenus. Nous sommes au bout du Môle 1, dans un immense espace ouvert sur la mer, où s’entremêlent d’énormes bateaux, des hangars imposants et de larges espaces libres. L’échelle du chantier est également d’une autre nature. Je découvre l’ébauche du jardin dont la construction constitue le programme du chantier. Les trois structures circulaires qui composeront le jardin, fabriquées à l’aide d’un empilement de blocs de béton, sont déjà en place. Les installations de bois qui doivent équiper deux d’entre elles sont en cours de construction. Ce travail « pharaonique » m’impressionne et je suis rapidement séduite par cette entreprise qui me semble un peu folle, dans laquelle l’équipe En Rue est déjà engagée avec ardeur. Je me suis donc laissée emportée par ce qui se passait là.

Alors… qu’ai-je fait au juste ?

J’ai pris de nombreuses photos. Dans ce décor insolite et sous le soleil de cet été qui semblait ne pas vouloir finir, je ne savais plus où « donner de l’appareil » tant mon regard était sollicité par de multiples images. Les constructions en cours m’apparaissaient dans des perspectives différentes à chaque pas. Ayant demandé qu’on me prévienne si l’on souhaitait que je photographie une activité spécifique du chantier, l’équipe d’Aman Iwan (le collectif d’architectes animant le chantier) m’a proposé de documenter le travail de construction d’une des structures du jardin, en particulier la phase délicate de mise à niveau du sol à l’aide de gravier. J’ai donc photographié, sous tous les angles, un travail alternant force (pour soulever les lourds blocs de béton à l’aide de sangles) et extrême précision (pour repérer le « niveau » grâce à un outil du même nom, à des ficelles tendues sur des piquets plantés dans le sol, et pour caler, « au millimètre », des blocs de béton sur leur tapis de gravier).

J’ai participé à la préparation des repas. D’ordinaire, je fais en sorte de m’en dispenser, préférant contribuer d’une autre manière aux tâches collectives (en lavant la vaisselle par exemple, ce que j’ai également fait à plusieurs reprises au cours du chantier). Mais dans ces circonstances, les travailleurs et travailleuses étant très mobilisés par l’ampleur et l’échéance du chantier, c’est surtout en apportant mon aide aux cuisiniers du jour que je pouvais me rendre utile.

J’ai également, comme à l’accoutumée, passé beaucoup de temps à échanger avec les personnes présentes, plus nombreuses ici qu’au cours des chantiers précédents et me donnant l’occasion de nouvelles rencontres.

En somme, je n’ai rien fait de ce qui est d’ordinaire attendu de la part des sociologues. A ceci près que j’ai pris quelques notes sur un minuscule carnet. Son usage habituel est davantage celui d’un « pense-bête » que celui d’un « carnet de bord », mais ce sont ces quelques lignes qui m’ont procuré la matière du présent texte. Pour moi, comme pour les chantiers En Rue, il apparaît que l’essentiel n’est pas forcément là où l’on croit le trouver.

Les « marges » et les « petits miracles » : des concepts pour saisir l’insaisissable ?

Observant de loin les activités du chantier, nous discutions, Patrick Le Bellec et moi, de la difficulté de saisir et d’exprimer ce qui se passe ici, qui semble insaisissable, et des concepts que nous pourrions employer ou inventer pour caractériser la manière dont les « choses se font ». C’est pour entamer une liste de ces concepts que j’ai ouvert mon petit carnet, complétée au cours des conversations suivantes.

Le premier dont je traiterai ici pourrait s’appeler : « le concept des marges ». La marge, me dit Patrick, n’est pas « en dehors », elle fait partie du « dedans », comme la marge d’une page fait partie de la page. Le travail de construction constitue le cœur des chantiers, mais les activités s’étendent bien au delà. Elles débordent dans les marges et c’est là qu’elles prennent tout leur sens.

Au cours d’un repas, j’ai entamé une conversation avec A., en visite sur le chantier. Il m’a parlé de sa trajectoire, de ses projets et nous avons échangé à ce propos. Il est venu à titre professionnel et c’est dans ce temps « off » du repas que nous avons pu prendre le temps d’un échange plus personnel. Rien de particulier à cela, pourrait-on remarquer, des moments semblables sont possibles dans d’autres circonstances. Peut-être, mais ça n’est pas certain. Les chantiers En Rue accueillent des personnes d’horizons divers, dont les raisons d’être là sont variées, et sans qu’il leur soit demandé de s’en expliquer. C’est avant tout des personnes singulières qui se trouvent en présence dans cet espace ouvert, le poids des rôles et des fonctions étant ici fortement allégé.

Offrir ces espaces de rencontre, ces temps précieux somme toute assez rares, fait partie intégrante de la démarche du collectif En Rue. Les moments « off » ne le sont jamais vraiment, ils sont à la marge. Si ces échanges sont possibles, c’est peut-être parce que le chantier ouvre à chacun la possibilité de « se poser », de se ressourcer, de profiter d’un temps et d’un lieu éphémères, un « entre-deux » propice à la divagation des idées et des sensations, (comme le voyage en train durant lequel j’ai entamé la rédaction de ce texte, que mes activités des jours précédents m’avaient empêchée d’imaginer). Une autre personne, en visite à titre professionnel, a fait part du plaisir qu’elle éprouve à venir partager le repas avec l’équipe, à s’installer un moment pour travailler, loin de son bureau.

Qu’est-ce que la sociologue peut bien retirer de tels échanges et des moments passés à faire la vaisselle, ou à éplucher des pommes de terre, avec des personnes rencontrées le jour même (outre le plaisir qu’elle éprouve elle-même à « divaguer » dans ce lieu improbable, en bonne compagnie) ? Peut-être ne peut-elle rien en retirer sur l’instant. Elle se contente de « faire », comme les autres et avec eux. Mais peut-être qu’en s’imprégnant de ces moments épars, ces sensations fugaces, parvient-elle à percevoir ce que ces personnes elles aussi font là, y compris quand elles semblent ne rien faire. Peut-être apprend-elle à entrer dans les marges pour saisir ce qui paraît insaisissable.

Cette vacance, souvent agréable et parfois inconfortable, est une forme de « disponibilité » (un concept figurant dans la liste), me dit encore Patrick. C’est probable en effet. C’est certainement cette disponibilité qui me permet de partager un moment avec G. Il vit une période difficile, après plusieurs ruptures professionnelles, et s’interroge sur son avenir. Je lui dit, en témoignant de ma propre expérience (rien ne m’ayant préparée à reprendre tardivement des études universitaires), qu’il trouvera peut-être une voie dans une direction encore inconnue. Il me regarde avec attention, comme pour laisser cette idée s’installer dans son esprit, puis nous mettons fin à ce dialogue inattendu. G. reprend son travail de ponçage et je poursuis mon chemin (nous passerons d’autres moments ensemble, en cuisine). En cet instant, la sociologue ne sait pas très bien ce qu’elle est en train de faire mais, de façon certaine, elle participe avec enthousiasme au jeu des rencontres improvisées qui se joue dans les marges des chantiers En Rue.

C’est également la disponibilité des participants du chantier qui leur permet d’accueillir des personnes « en situation de handicap », dans le cadre de la collaboration avec l’association « Les Papillons Blancs » de Dunkerque. J’ai été frappée par le naturel avec lequel plusieurs membres de l’équipe ont pu échanger, travailler, jouer et rire avec ces personnes, au premier abord déroutantes. Les professionnels de l’association ont souligné la qualité de cet accueil et la rareté des lieux susceptibles de l’offrir.

Parmi la liste des concepts, figure celui que nous avons nommé : les « petits miracles ». Quand survient une difficulté, mineure ou plus embarrassante, la personne capable de la résoudre est là, sans que l’on ait pu prévoir que l’on aurait besoin d’elle à ce moment précis, ou sans savoir qu’elle disposait des compétences nécessaires pour intervenir dans ces circonstances.

Cheyenne est là, disponible, quand personne ne s’est encore désigné pour préparer le repas. En l’absence de Nabyl, qui d’ordinaire assure l’approvisionnement, c’est Abder qui s’en charge. Fred est là lui aussi, pour contribuer à la fabrication et l’installation d’une cornière métallique, qui doit soutenir la passerelle d’une des structures du jardin. Au moment où l’une des équipes rencontre des difficultés (il s’agit de l’équipe chargée du travail délicat évoqué ci-dessus : la mise à niveau du sol pour l’installation d’une plateforme de bois), on découvre qu’un des participants du chantier est en mesure d’apporter son aide, comme le rapporte le présent récit :

En cette fin d’après-midi, je traverse le vaste espace du Môle pour rejoindre le lieu de la construction et photographier l’avancée du travail. Taïwo, recruté par l’association « Les jardins du cœur » qui participe au chantier, occupé au travail de ponçage durant la journée, se dirige au même endroit, pour saluer l’équipe avant de quitter le chantier. Sur place, les travailleurs sont occupés à tasser la couche de gravier qu’ils ont déposée sur le sol, de sorte qu’elle soit parfaitement plane. Taïwo dépose son sac et sa veste pour se joindre à eux. Il saisit un tasseau de bois et, d’un geste précis et régulier, martèle le gravier pour l’aplanir. Nous le regardons faire avec étonnement. Nous découvrons qu’il est expert en la matière, il dispose d’une formation et d’une expérience dans le domaine de la construction.

Le travail se poursuit après son départ et, plus tard dans la soirée, l’équipe est quelque peu découragée. Après de nombreux efforts, le premier bloc de béton qui doit soutenir la plateforme a été posé en bonne place, mais le support de gravier s’étant déformé, le travail est à refaire. Taïwo sera là, le lendemain et les jours suivants, pour contribuer à la poursuite de la construction.

A quoi peuvent donc bien tenir ces « petits miracles » ? Sauf à se contenter de la thèse des « hasards heureux », il doit bien exister une explication au fait que les « bonnes personnes » soient toujours là au « bon moment ». On peut certes objecter que parler de « miracle » ou de « hasard » n’est qu’une manière d’attribuer un sens à ces situations, a posteriori. Il est en effet possible, après coup, de considérer que les choses se sont passées comme elles « devaient » se passer (la construction devait être achevée à la fin de la semaine), et cela grâce à un évènement surprenant permettant de lever les obstacles qui l’auraient empêché. Si cet événement ne s’était pas produit, les choses auraient pris un autre cours et, ailleurs, on aurait certainement parlé d’échec ou de désorganisation.

Mais ici, comme me l’explique Patrick, achever la construction dans le temps imparti n’est pas un objectif impératif pour le collectif En Rue. Paradoxalement, l’« impréparation » (évidemment relative) des chantiers ainsi que le parti-pris de ne pas envisager en amont les difficultés qui pourraient survenir – ni leur solution : par exemple, recruter des spécialistes –, ouvrent aux « petits miracles » la possibilité d’advenir. S’il s’agit bien de faire aboutir les constructions qui fondent la mise en œuvre des chantiers, le but poursuivi est moins de construire que d’entreprendre une expérience collective et c’est la manière dont celle-ci peut prendre corps qui retient toute l’attention. Certaines compétences s’avèrent très précieuses à un moment particulier, mais c’est surtout la variété des compétences qui garantit la solidité de l’entreprise collective. La démarche du collectif En Rue s’appuie sur une logique « systémique », chacun constituant une pièce de l’ensemble.

Une autre explication des « petits miracles » est à rechercher dans une certaine « manière de faire » du collectif En Rue, qui se déploie dans les marges des chantiers, incitant Taïwo à retarder l’heure de son départ, motivant les participants (notamment les membres de l’association Eco-Chalet) à poursuivre le labeur jusqu’à la nuit tombée, et poussant Fred à consacrer au chantier les courts moments de repos que lui laissent ses horaires de travail (en « trois huit »), dans l’une des principales usines métallurgiques de Dunkerque.

[1] Les Fanzines ENRUE#0 et ENRUE#1 ont été édités en juin et juillet 2018. J’ai collaboré au second.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *