« Faire l’En Rue avant l’ANRU »

 

« La langue créole ne dit pas la ville, elle dit l’En-ville qui désigne ainsi non pas une géographie urbaine bien repérable, mais essentiellement un contenu, donc, une sorte de projet. Et ce projet, ici, était d’exister »[1]

 

La langue Saint-Poloise ne dit pas l’ANRU, elle dit l’En Rue qui désigne non pas une rénovation urbaine bien repérable, mais essentiellement un contenu, donc, une sorte de projet. Et ce projet, ici, est d’exister…[2]

 

« Faire l’En Rue avant l’ANRU ». Je ne me souviens plus précisément qui a prononcé cette phrase la première fois que je l’ai entendue. Peut-être Patrick, peut-être Nabyl. Nous étions dans les locaux du club de prévention, c’était lors de notre premier déplacement. Nous n’étions pas encore engagés dans le projet En Rue, nous ne faisions pas encore partis de l’équipe.

« Faire l’En Rue avant l’ANRU » cette phrase avait fait écho chez moi d’une façon particulière mais je ne savais pas encore tout ce qu’elle pouvait recouvrir, ici, à Saint-Pol. Elle entrait alors en résonnance avec les projets de rénovation et réhabilition que j’avais pu observer sur la région parisienne et plus spécifiquement aux transformations urbaines qui s’étaient opérées dans plusieurs quartiers du 13ème arrondissement. En entendant cette phrase, j’avais aussi en tête les travaux critiques en sciences sociales sur la politique de la ville, notamment un article de Stefan Kipfer « Démolition et contre-révolution : la rénovation urbaine dans la région parisienne ». C’est finalement ma première expérience du chantier En Rue, notre entrée sur le terrain, qui m’a permis de comprendre cette phrase dans toute sa densité. Je propose donc ici de la « mettre au travail » après l’avoir éprouvée sur notre première phase de chantier.

 

Faire

Commençons par le premier mot de la phrase qui, d’entrée de jeu, nous plonge dans la question du faire. Si ce terme connait une importante actualité dans les sciences sociales c’est parce qu’il nous permet de saisir les situations au plus près de ce qu’elles recouvrent. Le faire est en ce sens une exigence politique dans la période actuelle qui pourrait se traduire ainsi : « Nous ne voulons plus vous comprendre à partir de ce que vous dites mais à partir de ce que vous faite ». Le projet En Rue s’inscrit radicalement dans cette politique du faire puisque c’est en « faisant avant », mais aussi en « faisant avec», en « faisant différemment » qu’un rapport critique s’éprouve et se développe en direction des programmes de rénovation urbaine. Ici notre engagement pour une autre manière de faire la ville, de faire les quartiers ne s’appuie plus simplement sur des discours mais sur une politique de l’expérimentation : un « faire l’En Rue » qui, à de multiples endroits, à différents moments se distingue d’un « faire l’ANRU ». Le « faire » par lequel notre phrase commence indique donc déjà « deux types antagonistes de faire : celui que nous rejetons et celui que nous essayons de créer. »[3]

Reste à saisir maintenant cette création collective : notre expérimentation politique à nous. Pour cela il serait intéressant de se demander : qu’est-ce que « Faire l’En Rue » nous fait faire ? Ou, pour reprendre les propos de Tim Ingold, qu’est-ce que « Faire l’En rue » nous apprend à faire ? Dès cette première phase de chantier, nous avons pu observer que des méthodes, des connaissances, des savoirs se sont développés à travers cette expérience collective initiée un peu plus d’un an avant notre arrivée. En tant que chercheurs nous avons eu l’idée, l’envie de venir documenter ces pratiques. Par exemple, si « Faire l’En rue » nous fait faire des modules alors partons de la conception d’un module. De la mise en récit de ce qui l’a précédé (histoire, schéma, réemploi des matériaux et objets urbains déclassés, histoire du lieu d’implantation) jusqu’à ces multiples détournements une fois installé (un groupe d’enfants qui fait du module une hétérotopie) en passant bien évidemment par tout le processus de production collective (qui s’associe à cette conception et comment ?, par quoi cela passe, par quels gestes ? Des moments où l’on creuse des trous pour sceller dans le sol une autre ville possible, aux temps de latence, de socialité où l’on discute de tout autre chose que du chantier)… C’est toute cette densité qui fait le module à différents niveaux.

Faire l’En rue c’est donc tout autant tasser la terre (avec un certain sens du rythme) autour d’un rondin de bois planté dans le sol, que « poser son cul dans un transat » avant de le fixer pour décider de son orientation, ou encore se réunir sur la pelouse pour discuter de ce que pourrait être une recherche en science sociale à cet endroit.

 

De l’ANRU à l’En Rue

Notre phrase invite à un décalage de langage qui, s’il ne s’entend pas phonétiquement, est pourtant très présent dans l’écologie du groupe. « Nous ce n’est pas l’ANRU A.N.R.U, c’est l’En Rue E.N.R.U.E ». Cette différence ne pourrait être qu’anecdotique – un simple jeu de mots inséré dans la phrase – si l’enjeu de la langue, de la prise de parole et de la traduction n’était pas apparu comme central sur le terrain et dans le collectif.

« Faire l’En Rue » c’est le faire avec notre langage, nos mots du quotidien et dans des espaces où les prises de parole de chacun sont rendues possibles. Faire l’En Rue c’est donc aussi créer ces moments et ces espaces de parole qui rendent possible la multiplicité des langages. Si la question du décalage de langue se joue entre l’En rue et l’ANRU, entre nos langages et celui des politiques publiques, elle se joue également au sein même du collectif En Rue, invitant chacun de nous à se déplacer continuellement.

Dans ce contexte, la question de la « recherche en traduction »[4] devient un enjeu central : ce type de « recherche se développe en traduction permanente afin de se déplacer, autant que nécessaire, d’un registre à un autre, d’un acteur à un autre, d’un contexte de présentation à un autre. Il s’agit toujours de la même recherche mais sans cesse réengagée, en permanence spécifiée, contextualisée et singularisée par un travail de traduction continué, ininterrompu. Cette recherche est plurilingue ou, plutôt hétérolingue. Elle intègre donc une pluralité d’écritures selon les pratiques avec lesquelles elle s’hybride, les personnes qu’elle concerne et intéresse, les lieux dans lesquels elle acclimate ses analyses et ses concepts. »[5]

 

Avant

Terminons avec le dernier mot de la phrase, que nous n’avons pas encore examiné. Le « avant » indique une dimension temporelle importante : « Nous faisons avant que vous veniez faire ». Le « avant » nous sort de la période politique des expérimentions urbaines « par le haut » où tout le monde – habitant, chercheur, militant – était contraint de réagir dans l’après coup. C’est ce « avant » qui permet d’ouvrir des possibles bien plus importants que ceux que l’on envisage dans le « pendant » et dans « l’après », c’est lui qui nous sort du simple discours d’opposition et nous plonge dans le faire (« nous ne pouvons que « faire avant » puisqu’il n’y a encore rien à critiquer »).

Le fait que notre « faire avant » soit placé suffisamment en amont du projet ANRU nous ouvre plusieurs années d’expérimentation et, par la même, nous permet de gérer différemment les questions de temps et de rythmes. Ici nous disposons d’un temps long qui permet de donner à notre « faire » une autre dimension. Nous n’avons pas à faire dans l’urgence d’un temps resserré, nous pouvons créer nos rythmes, nous n’avons pas encore à nous caler sur ceux des autres. La question des rythmes, celle d’une rythmanalyse pour reprendre une expression lefebvrienne, me semble importante puisqu’elle vient singulariser à de nombreux moments notre « faire ». En effet, Faire En Rue, c’est-à-dire littéralement faire dans le quartier, implique de savoir jouer avec les rythmes du quartier dès lors que l’on souhaite aussi faire avec les habitants (véritablement avec, donc bien loin des dispositifs de consultation). Nous avons pu, par exemple, observer que l’arrivée d’un groupe d’enfants sur le chantier venait  changer le rythme du chantier.

Changer les rythmes dans la production c’est déjà changer la production, changer les rythmes dans la ville aussi. Il me semble que c’est une dimension importante de cette expérimentation puisqu’elle rend possible les multiples coopérations qui ont lieu ici. En ce sens, il serait intéressant d’analyser la place que jouent les rythmes dans notre projet et l’esthétique qu’ils donnent à nos journées de chantier.

Voilà rapidement (4 pages pour une phrase ! ) ce que j’entends à présent dans « Faire l’En Rue avant l’ANRU ».

 

Louis STARITZKY, mai 2018

[1] Patrick Chamoiseau, Texaco, Gallimard, 1992

[2] « Saint-Pol ville créole ? », Extrait d’un texte pas encore écrit mais en partie imaginé dans le train Dunkerque – Paris de 6h30. Récit où la réhabilitation du quartier de Texaco dans le roman de Patrick Chamoisau viendrait croiser celle de Guynemer/ Jean-Bart et Degroote.

[3] John Holloway, Crack capitalism, 33 thèses contre le capital, Libertalia, 2016, p.153

[4] Pascal NICOLAS-LE STRAT, « Qu’est-ce qu’En Rue fabrique (comme recherche) ? », note transmise, mai 2018

[5] Pascal NICOLAS-LE STRATT, « Des lieux en recherche »

One Comment

  1. Pingback: Disponibilité. Le Chantier et ses Zones d’attraction temporaire | Pascal NICOLAS-LE STRAT

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *